Est-ce que le Canada peut mieux aménager ses forêts pour prévenir et limiter la propagation des incendies, comme le reproche le président américain Donald Trump? Nous avons posé la question à Evelyne Thiffault, une spécialiste en aménagement de la forêt et professeure titulaire à la Faculté de foresterie, géographie et géomatique de l’Université Laval.
Q Est-il possible d’aménager les forêts pour prévenir les incendies ou contrôler leur propagation?
R En théorie, oui. On peut éclaircir la forêt en enlevant certains arbres pour réduire la quantité de combustible. C’est ce qui avait été fait à Jasper avant l’incendie de 2024. Il y avait eu des activités pour diminuer les risques d’incendie, mais on a vu que ce n’était pas suffisant, une partie de la ville est passée au feu quand même.
C’est possible autour d’infrastructures ou d’endroits stratégiques, on peut faire de l’aménagement forestier pour réduire les risques. Ça n’empêche pas et ça n’évite pas les feux, mais ça peut en diminuer l’intensité. Ça donne des feux qui vont peut-être moins se répandre, qui vont être moins intenses. Ça donne le temps de venir les éteindre ou ça donne le temps d’évacuer des communautés.

Q Que peut-on faire comme interventions?
R Aux États-Unis, on voit beaucoup de prévention par des feux contrôlés. Ils vont brûler pour enlever du combustible. On peut aussi manipuler la composition forestière en mettant des espèces qui brûlent moins bien que d’autres. Par exemple, les résineux, comme le sapin, l’épinette, le pin, ont tendance à brûler plus vite. On peut planter des espèces feuillues qui brûlent moins.
Q Est-ce possible d’étendre ces interventions à l’ensemble de la forêt boréale?
R Ce n’est toutefois pas quelque chose qu’on peut faire à très grande échelle. C’est ça l’enjeu au Canada. Le territoire forestier canadien est immense et, en bonne partie, c’est ce qu’on appelle la forêt primaire. C’est-à-dire que c’est une forêt qui n’a jamais été aménagée, qui n’a jamais été coupée et qui n’a pas de chemin d’accès non plus.
C’est un grand atout environnemental que le Canada. C’est une richesse d’avoir cette grande forêt boréale. Elle joue un rôle important pour la biodiversité et pour la séquestration du carbone.
Sauf que c’est une forêt qui, par définition, n’est pas aménagée, donc on ne peut pas aller intervenir dedans. Et le feu fait partie de la dynamique de cette forêt-là. Naturellement, elle va brûler.
Q L’idée selon laquelle on peut aménager les forêts pour diminuer les incendies, ça vient d’où?
R La densité de la population est vraiment plus élevée aux États-Unis, donc leur forêt est beaucoup plus accessible que la nôtre, puis le territoire forestier est plus occupé que nous.
Au Canada, la population est surtout dans le sud et les forêts, au nord. Il y a plus d’aménagement pour contrer le feu aux États-Unis, parce que la forêt est beaucoup plus proche de la population et beaucoup plus accessible, notamment en Californie. On brûle volontairement des sous-bois avant que ça passe au feu.
Q Est-ce que les feux de forêt gagnent du terrain?
R La superficie de forêt brûlée augmente de décennie en décennie au Canada. Les feux de grande superficie deviennent plus importants aussi. Les études montrent que c’est attribué aux changements climatiques. Les conditions météo deviennent propices aux incendies forestiers.
Dès que la foudre tombe, ça rencontre un combustible qui est sec, des conditions de sécheresse importantes. Les feux deviennent très grands et brûlent de grandes superficies forestières. Les changements climatiques sont la raison principale.
Q Est-ce que le Canada en fait suffisamment pour prévenir les incendies de forêt?
R Les provinces ont investi dans leurs ressources de combat des incendies, dans la formation de pompiers forestiers ou l’achat d’équipements. Le fédéral aussi a des équipements qui sont prêtés aux différentes provinces. Il y a aussi un système de partage d’informations, de ressources humaines et matérielles entre les provinces. Tout ça, ça fonctionne bien… sauf qu’il y a une limite.
En haut de la liste, la priorité devrait vraiment être la lutte contre les changements climatiques. À cet égard, le score du gouvernement de Mark Carney n’est pas des plus glorieux, il a sabordé quelques-unes des initiatives du Canada. On ne l’entend pas beaucoup parler de lutte contre les changements climatiques.
On peut continuer de dire qu’on va essayer de prévenir et combattre les feux de forêt, si on ne s’attaque pas à la cause première, ça devient une course sans fin.
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